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Claque

J'ai déjà été en Afrique et dans plusieurs pays ; j'avais l'impression de connaître un peu, d'avoir ouvert les yeux sur le monde et ses peuples.

Et pour la première fois, là, dans cette capitale du Mali que j'avais déjà visitée, je me suis " pris une claque ". Jamais je n'avais ressenti cela. Jamais cela n'avait été aussi dur. J'ai soudain ressenti toute la violence, la dureté, l'indifférence de ce continent.

   

Les gens roulent dans tous les sens, les accidents sont communs. A chaque coup de pédale, à chaque bouffée d'air irrespirable de pollution je me demandais si ce ne serait pas le dernier. Jamais de ma vie je n'avais vu ainsi des corps inanimés sur la chaussée, du sang, des cris. j'ai vraiment fait une overdose de cette violence. Brusquement je ne voyais plus l'Afrique, ses chants, ses couleurs, ses rires d'enfants. Non : je voyais ses enfants en haillons faisant la manche dans la rue, ses familles vivant à même le trottoir, ses hommes amputés par la lèpre, ses femmes de plus en plus nombreuses à être voilées en noir de la tête aux pieds (les yeux inclus.). Mes yeux étaient embrumés de cette violence ; même plus envie de lutter, même plus envie d'un monde meilleur, brusquement toutes mes utopies se sont envolées ; je n'avais qu'une envie : FUIR.

Le lendemain, j'étais heureuse de retrouver mon regard sur l'Afrique en allant à Siby en brousse. Le sur lendemain j'étais heureuse de quitter cette ville que désormais je redoute. Je ne la vois plus que comme un bidonville à elle seule. Le décalage est immense avec Dakar (qui a profité de la crise en Côte d'Ivoire pour se développer, en tant que principal port d'Afrique de l'Ouest) ; peu de rues sont goudronnées ; on est dans les ordures et la boue constamment.

J'ai eu une pensée pour Eric, ce toubab rencontré à Joal ; arrivé il y avait une semaine pour bosser dans une ONG dans le bidonville de Dakar où j'avais été il y a quatre ans. Il fuyait déjà, avait hâte de reprendre un avion ; il s'était pris une claque face à la misère. J'avais essayé de le raisonner, de discuter avec lui, de lui faire part de mes expériences, de lui montrer une autre Afrique, de lui montrer la couleur sous la grisaille de la détresse. Brusquement dans la noirceur de mon regard sur Bamako, je pensais à lui.

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