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Je pédale jusqu’à une imposante bâtisse au grand portail, avec une petite conciergerie occupée par un gardien sénégalais. Dans la foule dense, la couleur de mon visage détonne. Je me faufile jusqu’aux hautes grilles noires, pour que le gardien, de l’autre côté du portail, prenne le temps d’écouter mon histoire. Afin de m’autoriser à pénétrer dans cette ambassade de France à Dakar, il doit informer le secrétariat par téléphone de ma présence. Au bout d’une heure l’intendance ne décroche toujours pas. Ma patience goûte le temps qui passe, laissant mes mains s’agripper aux barreaux pendant que Cerbère reste catégorique sur l’interdiction de s’introduire dans le lieu sacré. Le téléphone sonne inexorablement dans le vide alors que la sonnerie résonne jusqu’au haut portail, s’évadant des proches fenêtres ferrées. Nous sommes pourtant en pleine matinée, trop tôt pour l’apéritif ou le café ! De nombreux Sénégalais campent là, à espérer des papiers, un visa pour ailleurs. Mon cœur se sert d’être Française, de ce pays qui ferme ses frontières à l’Afrique, pendant que je savoure le Sénégal.
Au bout d’une heure et demie ma patience devient impatience et énervement… malheureusement contre le gardien, mon seul interlocuteur. Ne puis-je point entrer, raconter mon périple à quelqu’un, laisser les coordonnées de mes proches ? Fidèle à son poste, il reste de marbre. Alors je change de tactique – certes pas la plus noble – en l’accablant : s’il m’arrive quoi que ce soit sur les routes de son pays, il en sera quelque part responsable, ma vie dépend donc indirectement de lui…

   

Mes arguments semblent le convaincre car il me laisse enregistrer un message sur le répondeur du secrétariat. Je raconte brièvement mon histoire de jeune française partant seule à vélo pendant un an sur les routes du monde. Mais je suis contrariée de ne laisser aucune trace écrite. Cette déclaration au consulat me semble primordiale… et si j’étais enlevée ? agressée ? accidentée ? A mes yeux de cycliste solitaire et exilée, l’ambassade devient désormais mon seul pays.

Finalement, après que je lui eus ardemment demandé, le vigile m’accorde de rédiger un mot. Sur une feuille arrachée de mon cahier pour l’occasion, je résume la situation de ma plus belle écriture, adressant le tout au secrétariat de l’ambassade. Quand je lui tends, il la refuse ! Il ne peut accepter un écrit non cacheté dans une enveloppe ! La situation devient de plus en plus burlesque. Bienvenue en Afrique !
Mon comportement habituellement stoïque s’emporte. Je n’ai pas d’enveloppe ! J’ai atterri au Sénégal il y a quelques heures ; mon premier réflexe en quittant l’aéroport a été d’enfourcher mon vélo fraîchement remonté des soutes de l’avion pour me déclarer à l’ambassade ; je ne suis même pas encore passée à la banque changer de l’argent ; j’ai encore moins pensé à me munir d’une enveloppe !
Son regard impuissant fixe le point noir de sa journée, il me dévisage. Exaspéré autant qu’amusé par ma détermination, il finit par me donner 20 cfa (0,03 €) pour que j’aille quérir une enveloppe chez le petit vendeur en face. En Afrique de l’Ouest, il y a partout des marchands de tout, sacré avantage ! J’achète une des trois enveloppes blanches posées sur la table du commerçant, l’affaire est réglée et je me sens d’emblée dans l’ambiance africaine.
Mon aventure commence là, sur ce sol rouge, dans la moiteur ambiante, par le remontage hâtif de mon vélo à l’aéroport, sous les regards interloqués des Africains me fixant, dans mon excitation empreinte d’appréhension. Aujourd’hui, en France, la rentrée scolaire fait la une des médias, elle excite ou inquiète des millions d’écoliers et d’enseignants. Alors que mes collègues et mes anciens élèves font leur cartable, je remplis mes quatre sacoches de mes affaires quotidiennes et de mes rêves.

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