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La route de la mort en Bolivie

Je vais récupérer mon passeport, laissé la veille à l’administration centrale de la Paz pour prolonger mon visa bolivien gratuitement. Dans la rue, j’entends un «Hééé » que je ne relève pas, un parmi d’autres. Mais quelques secondes après, cet appel est répété, une personne me prend par le bras, je me retourne violemment, sur la défensive. Et j’aperçois deux cyclistes aux beaux sourires sympathiques, deux Péruviens qui rentrent d’un tour du monde me disent-ils, avant de préciser « tour du monde en Amérique du Sud ». Ils me proposent de les accompagner, longer le lac Titicaca et découvrir Puno, leur ville natale où ils comptent bien fêter leur retour dans trois jours. J’hésite beaucoup… pourtant tout me pousse vers le lac… tout m’indique de ne pas faire ce col à 5 000 mètres, cette route si dangereuse qui sont pourtant ma destination du jour et des suivants. Dois-je écouter les signes ? Mais ce lac, je n’ai pas envie de le découvrir avant la visite de Christophe qui vient me rejoindre dans un mois. Alors je décline avec déjà une pointe de regrets leur sympathique invitation. Ils me mettent en garde contre la Bolivie, contre cette route de la mort qui m’attend tout en rabâchant leur inquiétude de me savoir seule sur mon vélo. Combien de recommandations ai-je ainsi entendues depuis un an ? et personne pour me dire la liberté, le bonheur de découvrir le monde.
La peur, je l’ai… mais pour la route qui m’attend, cette dénommée Route de la mort qui fait des centaines de victimes chaque année. L’altitude du col, le dénivelé, le pourcentage des pentes, les statistiques morbides… m’impressionnent plus que tous les risques encourus. Jamais je n’ai grimpé une dénivelée de 1 500 mètres à vélo en une journée, ni ne suis descendue de 3 500 mètres à vélo d’un trait, jamais je ne suis montée à 5 000 mètres à la force de mes mollets. Cet inédit m’excite.

   

Je pars avec pour destination finale Coroïco, un village aux portes de l’Amazonie, à 130 kilomètres de La Paz. La route monte mais je me suis préparée mentalement. Le compteur flirte avec les 6 km/h pendant que je pédale vaillamment. Impossible d’avoir une idée précise de la distance me séparant de la Cumbre, où j’ai décidé de dormir : entre 25 et 60 kilomètres selon les dires… la fourchette est immense à 6 km/h. Je pars de 3600 mètres, chez mes hôtes au cœur de la capitale, et je dois atteindre le col, à précisément 4 975 mètres. Un simple short, tee-shirt et sandales suffisent à m’habiller, mes efforts me tiennent chaud. Plus je grimpe, plus je dois m'arrêter souvent pour calmer ma respiration haletante, tous les cinquante mètres parfois. De grosses gouttes dégoulinent de ma peau, pourtant le thermomètre affiche trente degrés de moins qu’en Afrique. Je monte sur les hauteurs de La Paz. Le plus dur dans cet oxygène raréfié est la présence de fumée noire s'échappant des nombreux véhicules du bidonville. Dans ces hauts quartiers aux marchés colorés de fruits variés, aux femmes aux tissus gais, les gens me regardent, sûrement abasourdis de voir une gringa seule à vélo dans leur ghetto. J’aperçois quelques panneaux « école » et partout des enfants dans les rues.
A la sortie de La Paz, après une quinzaine de kilomètres, des policiers vérifient l’état des pneus des véhicules qui empruntent cette route réputée si dangereuse. Je passe à côté sans prêter attention et personne d’ailleurs ne fait attention à moi.

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    Carnet de France, Avant le départ