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Retrouvailles à 4100m

Quand commencent les retrouvailles ? Est-ce quand nos mains se rejoignent à 4 100 mètres d’altitude ? Quand s’échangent nos premières paroles ? Ou bien à l’instant où nos yeux se croisent, à la sortie de l’avion ? A moins qu’elles n’aient débuté dans mon imaginaire, des jours avant de nous revoir.
Voilà deux mois que je sais la venue en Bolivie de ma rencontre de Ouagadougou. Mille fois j’ai rêvé de nos retrouvailles, sans savoir ce qu’elles livreraient au présent. J’aime cette image de pont entre les continents… Je n’y aurais jamais cru. La hâte se mêle à la peur. Peur de la déception… futile quelque part, car quoi qu’il en soit la rencontre et le partage m’auront énormément enrichie.
Je raccompagne Françoise, ma tante, à l’aéroport… Tout a filé si vite d’Uyuni à Potosi. Cet aéroport où je vais retourner dans quelques heures pour retrouver Christophe. Et dans un mois c’est moi qui prends l’avion… Un mois c’est long et si court… je ne me sens pas prête à rentrer ; rien ne m’attend ensuite, hormis la rentrée scolaire un peu plus tard.

Plus de cinq mois que nous ne nous sommes pas vus. Que de chemin parcouru depuis ! J’ai quitté ses bras en décembre à Ouagadougou, sans savoir si je le reverrais un jour. Et dans une heure il sera là. Qui sera-t-il ? Qui serai-je ? Que serons-nous ? Et si je ne le reconnaissais pas ?
Dès nos retrouvailles, nous filons au lac Titicaca, cette immense étendue d’eau au nom si rigolo pour les écoliers français qui me suivent.

Alors que Christophe souffre du mal d’altitude, je découvre seule Copacabana, la ville au bord du lac et ses collines, à plus de 4 300 mètres. Titicaca est le lac navigable le plus haut du monde, entre Pérou et Bolivie. L’eau transparente laisse entrevoir des bancs de petits poissons qui fuient quand j’y trempe mes pieds.
Une fois Christophe acclimaté, nous partons randonner quelques jours sur une des îles qui parsèment ce gigantesque lac. Nous choisissons celle où, selon les premiers habitants, le Soleil en personne serait né, et de lui seraient apparus les premiers Incas... Ainsi le racontent les Aymaras et Quechuas habitant la région. Bel endroit pour commencer l’écriture d’une histoire, de notre histoire.
L’Ile du Soleil est peuplée d’enfants… ceux qui font leurs devoirs scolaires en ânonnant par syllabes les lignes de leur cahier au bord d’un chemin, ceux qui « alpaguent » les touristes pour les accompagner dans un hôtel ou leur porter leur sac, ceux qui emmènent les ânes aux champs, ceux qui vendent des pierres sur le chemin, quelques fossiles perdus au milieu de cailloux anodins.

   

Nous fuyons rapidement les coins à touristes, pour nous mêler à la flore, la faune et la population locale. Les habitants déambulent avec leur âne, leur lama, les enfants comme les adultes. Les hommes portent des sacs de pommes de terre de cinquante kilos sur le dos, les vieilles portent les outils. Je les contemple. Je découvre leur monde ; ils ne connaîtront jamais le mien. Nous randonnons autour de l’île, les paysages paraissent encore plus beaux contemplés main dans la main.
Je me sens bien sur cette île natale du Soleil mais il me tarde de pédaler. Voilà presque un mois que j’ai abandonné Ruyam à La Paz et il me manque. J’apprends à connaître Christophe, j’apprends à me connaître à travers lui. Une complicité se noue.
Malheureusement dans cette beauté que je voudrais éternelle, les jours défilent. Je n’ai pas eu le temps de regretter ma solitude que déjà vient l’heure du départ. Le départ de celui qui me prend dans ses bras, le départ de celui à qui je peux offrir sans retenue tout l’amour qui m’habite. Nos prochaines retrouvailles ? je ne sais pas… Sur quel continent ? A quelle date ?
Une longue conversation nous accapare le dernier soir, comme un bilan. Est-ce nécessaire ? Je vis au jour le jour cette année ; pour moi les bilans viendront après, au retour ; peut-être… Mais construire une relation nécessite peut-être une attention toute particulière. Pouvons-nous nous accorder de tomber amoureux alors qu’un océan nous sépare ? Pouvons-nous nous aimer alors que le temps est une frontière dont nous ne connaissons pas la longueur ? Ces deux semaines furent magnifiques, intenses... Être à deux change mon regard, ma perception.
Quand le réveil sonne ce samedi matin du départ, je suis déjà dans la nostalgie des moments de tendresse, du vécu partagé. Bêtement, je souffre trop de son départ pour profiter des derniers instants de sa présence. Et déjà il disparaît de l’autre côté de cette porte que je maudis. Un dernier regard, un dernier baiser. Et je m’enfuis loin de cet aéroport qui me prend celui que j’aime. Tout est vide sans lui. Les flashes ressurgissent déjà. Comment ai-je pu vivre huit mois seule ? Je suis perdue… j’erre. J’ai envie de me réfugier loin de tout, d’être seule pour pleurer. Et j’ai envie de compagnie. J’ai envie de pédaler pour oublier et je n’ai pas envie de reprendre le vélo. J’ai envie d’être en France, j’ai envie d’être en Afrique, et je n’ai pas envie de quitter l’Amérique du Sud…
Je n’étais pas seule ; il est venu et il est reparti avec une partie de moi ; je suis seule. Je veux retrouver Ruyam et partir ailleurs, reprendre la route.

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