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Mauvaise rencontre en Chine

Mon vélo n’avance pas. J’attribue cela à mon état grippal et fatigué, à la boue de la piste qui colle sur mes garde-boue. Ce chemin sans dénivelé me semble monter plus que la cordillère des Andes. Les décors pourtant agréables de rizières et de bouleaux ne me divertissent pas plus que les hameaux déserts en briques rouges. De rares personnes travaillent dans les champs, parfois avec un bœuf et un araire, jamais avec les chapeaux dits chinois qui ne doivent exister que dans mes clichés et dans les marchés pour touristes. Cécile, motivée, prend les devants alors je comprends ce qu’elle doit subir quand je roule loin devant elle, le moral s’en ressent.
Il me faut plusieurs heures et peu de kilomètres pour enfin comprendre que le problème de ma matinée vient simplement de ma roue arrière. Mon pneu est quasiment à plat ! Cela ne m’était pas arrivé depuis Mopti, au bord du fleuve Niger. Ruyam a parcouru plus de 12 000 kilomètres en ne crevant qu’une seule fois, alors que ce vélo sans nom se dégonfle avec seulement un millier de kilomètres au compteur.
Pas motivées pour réparer, nous décidons de faire du stop jusqu’à la prochaine bourgade. Rapidement cette fois-ci, un petit camion blanc chargé de sacs de farine nous prend et nous avance jusqu’à la ville, à une quinzaine de kilomètres de là. Dommage que nous ne puissions pas discuter avec ce jeune couple. L’homme et la femme, main dans la main, nous mènent à un petit réparateur de vélos qui travaille sur le trottoir. Chaque village possède son réparateur qui en quelques minutes retire la roue, frotte avec un bout de bois la chambre à air plus usée que trouée avant d’y coller un bout de pneu en guise de rustine et immédiatement remonter le tout. Tout cela pour un yen, dix centimes d’euro. Je n’ai pas le temps de sortir mon porte-monnaie de ma pochette cachée autour de ma taille qu’un monsieur présent parmi les badauds paie à ma place. Surprise, il ne me laisse pas l’opportunité de refuser. La somme me semblant modique, je n’y accorde guère d’importance. Surtout que Cécile me précise qu’il s’agit d’un ami du couple nous ayant pris en stop ; il suit le camion de farine à moto. Je ne l’avais pas vu, trop accaparée par nos premiers véritables contacts depuis notre hôte de Pékin.

   

Nos nouveaux amis nous proposent par gestes de les accompagner manger dans un restaurant voisin. La cuisinière nous demande de choisir parmi un vaste étalage de viandes toutes moins appétissantes les unes que les autres, sur cet étal recouvert de mouches. Tous sont déçus quand nous montrons la phrase du dictionnaire précisant que nous sommes végétariennes. Depuis notre repas de méduses gélatineuses il y a quelques jours, nous nous limitons aux fruits et légumes. Nous optons pour un plat de riz aux aubergines.
Pendant le repas nous communiquons par téléphone portable, comme l’autre jour dans la rue. Le motard appelle un ami parlant anglais et nous échangeons via cette tierce personne pour savoir si la soupe est bonne, si nous souhaitons de la bière, si nous n’aimons pas l’omelette… Cécile et moi rigolons de cette situation, les Chinois, eux, semblent imperturbables et toujours aussi inexpressifs. A la fin du repas, le couple repart en camionnette. Nous n’avons même pas distingué leurs prénoms.
Quand nous nous apprêtons à partir, le motard nous rejoint et tient fermement mon guidon, voulant apparemment de l’argent. Je lui tends le yen correspondant à la réparation de mon vélo mais il refuse, non satisfait. Ce n’est donc pas de l’argent qu’il souhaite. Déjà par définition un Chinois est quelqu’un de difficile à comprendre, qui plus est quand il serre fermement un vélo.
Il ne veut pas lâcher ma monture, ni nous laisser partir. Il devient agressif et réclame je ne sais quoi. La patronne du restaurant intervient pour nous aider à fuir, nous faisant signe de filer très rapidement pendant qu’elle retient l’homme verbalement.
Je ne comprends absolument rien à la situation. Loin de mon manque d’énergie du matin, je déguerpis aussi vite que Cécile par la seule piste caillouteuse s’ouvrant à nous.
Mais 500 mètres plus loin, le motard nous rejoint. Nous essayons de discuter, cependant le ton monte. En français, nous disons :
– Qu’est-ce que tu veux ? Qu’est-ce que nous t’avons fait ?
Et lui nous répond dans des suites verbales d’idéogrammes agressifs.
Dans un échange de regards, Cécile et moi décidons de fuir.

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