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A l’école africaine

Fidèle à mon projet, je m’arrête dans une classe en pleine brousse, à vingt kilomètres de Dembella. Mon vélo m’a menée devant ce bâtiment rectangulaire facilement reconnaissable au milieu des cases rondes. Avec l’accord de l’enseignant, j’entre dans la salle. Mon regard se porte vers la minuscule fenêtre qui ne laisse pas pénétrer le maigre vent. Combien sont-ils à l’extérieur, agglutinés à ce trou dans le mur ? Peut-être dix, peut-être vingt, entassés pour apercevoir un peu du tableau, pour entendre quelques propos du maître. Ils essaient de grappiller un brin de savoir, entre deux corvées ménagères. L’école ce n’est pas pour eux, ils le savent. Au même instant, combien sont-ils à fabriquer des briques de terre dans la friche boueuse ou à laver le linge au marigot ? Combien à piler le mil en cadence ou à ramasser le coton dans les champs ? Tellement plus nombreux que dans cette salle de classe pourtant si pleine.
En Afrique de l’Ouest, moins d’un enfant sur trois va à l’école.
Je repense à ces enfants qui font la manche en ville en quête de quelques piécettes ; à ces enfants qui vendent quelques fruits ; à tous ceux que je ne vois pas, reclus dans la case familiale à s’occuper des petits frères et sœurs, à cuisiner, à chercher de l’eau… Et ce petit voleur de Dakar que j’ai vu courir si vite avec dans la main son butin : une banane. Une banane ! Poursuivi par une horde d’hommes prêts à le lyncher, il a préféré se ruer avec son fruit chez les policiers. C’est finalement en prison qu’il risque le moins. Je pense à tout cela en laissant mon regard s’échapper par la fenêtre. Beaucoup de gens reconnaissent le rôle de l’éducation et de l’instruction… pourtant à l’échelle individuelle, chaque membre de la famille est une bouche à nourrir et chacun doit y contribuer. Chaque enfant est donc perçu comme deux mains supplémentaires pour le champ, et non pas comme une tête à construire pour demain.

   

En préparant mon projet en France, j’avais prévu des situations pédagogiques, rêvant de devenir maîtresse africaine pendant quelques heures si l’enseignant titulaire me le permettait.
Et là, observant muettement ces cent cinquante paires d’yeux, je me rends compte de l’impossibilité de réaliser mon souhait, de l’absurdité de mon projet. Je projetais de faire écrire des contes aux enfants de tous les pays afin de les faire partager. Quelle utopie ! Encore faudrait-il que les enfants aient des stylos et du papier, qu’ils maîtrisent une langue écrite, qu’ils abordent la classe de façon participative et non réceptive. Encore faudrait-il que je sache comment gérer cent cinquante élèves à la fois…
J’assiste à une leçon de sciences. Face au maître, les enfants répètent en chœur les phrases clés : « Le sucre se dissout dans l’eau », « Le sucre est un solide, l’eau est un liquide ». Mémorisent-ils au fur et à mesure ? Aucune trace écrite n’existe dans cette classe démunie de matériel.

En France nous nous plaignons, à juste titre, de nos effectifs chargés d’une trentaine d'écoliers, de nos manques de moyens pour acheter une nouvelle édition de manuels, des oublis de matériel de nos élèves… Je pense à cela, dans cette classe bondée, riche de deux piteux stylos qui traînent sur le bureau, de trois ardoises et d’un quart de craie pour tous. Radicale façon de relativiser mes difficultés professionnelles ! Quand l’enseignant frappe un élève qui n’a pas répété avec les autres « Le sucre est un solide, l’eau est un liquide », je reste choquée et muette. Mais quelle serait mon attitude face à tant d’élèves ?

Je me retrouve confrontée à tout cela le lendemain. Alors que les élèves de la capitale sont sur les bancs depuis dix jours, dans le village de brousse où je suis, la rentrée n'a pas encore eu lieu. Nous sommes en pleine « période champêtre » m’explique le maire ! Peu d’enfants peuvent se rendre en classe puisque tous sont occupés par la récolte de coton. « Et surtout, pour des raisons politiques », me précise-t-il, « car les enseignants de l’an dernier ont soutenu lors d’élections un autre parti que celui du ministre de l'Éducation ». En « réprimande », ils ont été mutés et aucun professeur n’a encore été nommé pour les remplacer. Personne ne sait quand démarrera l'école, mais je n'ai pas l'impression que cela pose le moindre problème.
Du jour au lendemain, apparaît un enseignant de mon âge. Daoudo Sylla vient de la grande ville, c’est sa deuxième année d’enseignement.

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