Page  précédente

page 8/16

Sortie pédagogique

Le lendemain à sept heures, mon petit déjeuner terminé, je m’installe dehors pour nettoyer mon vélo avant d’aller en classe. J’ai promis à Daoudo de l’aider encore aujourd’hui avant de reprendre ma route demain.
De là, je vois défiler des enfants, presque en file indienne, beaucoup portent des calebasses vides sur la tête. Puis j’aperçois l’enseignant dans le groupe. «Tiens, ils font une sortie scolaire aujourd’hui ; sûrement pour étudier les champs et les plantes », me dis-je. Et je rigole en pensant aux normes françaises d’un accompagnateur pour huit enfants et au recomptage incessant des élèves. Cet instituteur a cinq cents élèves, plus ou moins cent. Il envoie un enfant me dire qu’ils vont aux champs.
Prête pour une leçon pratique, je délaisse mon vélo, prends cahier-stylo et pars m’immiscer dans cette file de fourmis colorées. Et là ! J’en vois qui repartent dans l’autre sens – celui de l’école – les calebasses pleines de maïs ! «Tiens, ils vont étudier le maïs en classe et ont besoin de beaucoup d’exemplaires, peut-être pour décortiquer et observer… ». Toujours suivant mes fourmis, je me retrouve dans un champ. Chacun s’active : ceux qui cueillent, ceux qui entassent, ceux qui remplissent les calebasses, ceux qui font des aller-retour à l’école en une heure de trajet. La situation s’éclaircit par la bouche de Daoudo : non ce n’est pas une sortie pédagogique. Le directeur étant muté à Bamako cette année, il s’agit pour les enfants de récolter son hectare de maïs.

Je demande alors si c’est un cadeau pour son départ.
– Non, c’est le champ du directeur, il faut qu’on s’en occupe.

   

Les élèves enthousiastes rient et jouent entre eux tout en travaillant. La tâche avance. Des enfants de six à seize ans parcourent ainsi des kilomètres. Je pense aux miens qui se plaignaient quand je les faisais courir cinq minutes en cours d’éducation physique ! Je souris en avançant difficilement dans les champs avec mon pagne : qui se soucie ici de l’assurance scolaire ? Pourtant dans ce terrain si caillouteux les blessures peuvent être nombreuses, sans parler des serpents…
Le maître vadrouille de groupe en groupe, supervisant plus ou moins l’ensemble. Tout s’organise aisément, sûrement par habitude. La file de fourmis besogneuses poursuit sa mission. Chacun avance à son rythme, rien ne semble imposé, sous l’effet de l’émulation collective.
J’imagine le scandale, à la une de tous les médias français : « Un enseignant emploie ses élèves pour cultiver son champ ! » Je souris de ces rires d’enfants qui résonnent, de ce champ coloré de leurs habits multicolores. Quelle drôle de sortie pédagogique… j’ai tout à apprendre !
En fin d’après-midi, nous nous retrouvons tous dans la cour de l’école pour l’étape suivante : attacher les épis de maïs par deux et construire ainsi des sortes de guirlandes. Chacun se rend utile, tout en discutant avec son camarade. L’instituteur, de sa chaise, intervient pour faire diminuer le niveau sonore de temps en temps. Il me précise que c’est le directeur qui a exigé ce « travail scolaire ». Il me demande qui s’occupe en France du maïs si ce ne sont pas les enfants. Je lui parle des tracteurs, des machines qui trient, qui égrènent. Il a autant de mal à suivre mes explications que moi à comprendre cette pseudo sortie pédagogique.
Je serais parent d’élèves ici, je garderais mes enfants chez moi pour aller cultiver mon propre champ plutôt que celui du directeur ! Je pose la question à Daoudo qui me répond que les élèves préfèrent travailler là tous ensemble plutôt qu’aux champs familiaux car « aux champs c’est plus dur qu’ici ».
Ces enfants savent ouvrir les épis, enlever certaines feuilles et attacher le tout comme les nôtres savent défaire l’emballage d’un bonbon.

Page suivante
 
 
    Carnet de France, Avant le départ