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A Ushuaia

Je me revois rêvant devant le planisphère de ma classe ou de ma chambre… et je me vois là, tout en bas, au bout du monde. Mythique Ushuaia. Tout en bas où il fait jour, où il fait froid. Au bout de cette planète que j'aime tant. Entre montagnes et océans. Moi qui ai si souvent pleuré du non-sens de ma vie, j’en découvre depuis quelques mois le sens. J'aime comme jamais. Je ressens tout, de tous mes sens, de tout mon cœur. Reviendrai-je un jour ici ? Je ne sais pas.

Le lendemain matin de mes retrouvailles avec Ivan, je sors de ma tente en poussant un cri d’horreur. Tu gis là devant moi, déchiqueté jusqu’à la moindre pièce. Toi, mon vélo. Mais où s'arrêteront donc les obstacles ? Après l’envol de ma tente, ma fuite de cette maison argentine, la casse de mes sacoches, je pensais avoir fait le tour des difficultés dans ce pays !
Ma tente est installée juste à côté de celle de mon compagnon de route dans ce camping difficile d’accès qui surplombe Ushuaia. Ruyam était adossé contre un petit banc en bois pour la nuit, à côté du vélo d’Ivan, avec un maigre cadenas ne le retenant à rien. Et ce matin, je le découvre là, toujours contre le même banc avec le même cadenas, mais entièrement démonté !
Je regarde abasourdie toutes les pièces enlevées et méticuleusement posées sur le banc. Chaque vis, chaque rondelle, chaque écrou… pas un ne manque. La selle, les freins, le guidon, le dérailleur, les pédales… tout repose, comme rangé avec minutie, devant mon regard hébété. Ruyam gît sans âme à côté du vélo de Ivan qui trône, intact, comme un modèle servant à reconstituer le puzzle..
Faute de savoir vers où orienter notre réflexion, nous nous attelons à la reconstruction de mon vélo. Je mesure l’ampleur du travail et de la patience qu’il me faudra. Je n’ose même pas imaginer la situation si j’avais été seule. Qui a pu démonter ainsi mon vélo, dans ce camping du bout du monde ? Pourquoi ? Une blague pathétique ? La vengeance d’un inconnu ? Une histoire de drogue ?

   


Je bénis le Cap Horn de nous avoir épargné le vent et la pluie cette nuit, quand les pièces délaissées sur le banc attendaient mon réveil. Le responsable du camping dit avoir fait le tour à une heure du matin sans rien remarquer… Je le sens très embêté et perplexe devant ce fait inédit.
Trois heures plus tard, chaque vis, chaque rondelle, chaque écrou, chaque pièce remis à sa place, nous partons pédaler autour d’Ushuaia pour les premiers kilomètres d’Ivan sur le sol sud-américain. Nous roulons sans un mot sur une piste en terre en direction du parc national de la Terre de Feu. Nous parcourons cinq kilomètres tranquillement, quand brusquement, dans une descente, mon guidon se désolidarise du vélo. Je me retrouve avec mon guidon qui pendouille dans mes mains, seuls les câbles et mes fesses sur la selle me retiennent au reste du vélo. Dans cette descente heureusement rectiligne, impossible de freiner, de tourner ou de m’arrêter. A peine ai-je le temps de réaliser la situation que je me retrouve à terre.
Il me faut reprendre mes esprits, partis avec le guidon, pour comprendre avec douleur que les vis défaites durant la nuit n'ont pas tenu le remontage de ce matin. Et plus grave, les pas de vis, dans la potence, sont très endommagés. Nous essayons de réparer avec les quelques vis que contient ma boîte à outils, mais rien ne tient. Après une heure de rafistolage infructueux, je laisse Ivan continuer le chemin, gênée de l’immobiliser pour ses premiers tours de roues.
Je retourne au camping, en quête de je ne sais quelle inspiration ou signe céleste. Là, le responsable qui culpabilise un peu essaie de m'aider. Il sort de son atelier des vis de toutes tailles, il en scie même certaines. Rien ne correspond. Alors nous chargeons Ruyam dans sa camionnette, direction la « ferreteria », la boutique de bricolage locale. Cette première tentative s’avère infructueuse car dans ce magasin, malgré les essais du vendeur, aucune vis ne semble convenir. La deuxième échoppe est la bonne. J’y achète des vis ayant la taille adéquate qui maintiennent à nouveau le guidon. Je revis en revissant. Le responsable du camping retourne à sa demeure et moi je décide d’en profiter pour rouler un peu, le cœur enfin plus léger. A peine ai-je parcouru 200 mètres que mon guidon lâche à nouveau. Je m’effondre avec mon vélo.

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